Jean-Luc Lagardère : grand patron français et entrepreneur hors pair

Jean Luc Lagardère notes manuscrites aigle à deux têtes

 

Jean-Luc (Lucien) Lagardère est né dans le Gers en 1928 et mort à Paris en 2003. On peut dire de lui que c’est un entrepreneur comme on en fait peu, voici son histoire.

Sorti de Supélec en 1951 (une super école d’ingénieur à Gif sur Yvette, en banlieue parisienne) il commence sa carrière en prenant la responsabilité d’un département d’électronique chez Dassault aviation.

C’est à seulement 34 ans, en 1962, qu’il entre chez Matra comme numéro deux (à l’époque une petite société d’électronique). Il sera préparé pour en prendre la relève par Marcel Chassagny, alors président de l’entreprise. En 1963, à peine un an plus tard, on lui en confie les rennes. Il va développer et diversifier Matra jusqu’en 1977, date à laquelle il devient son PDG.

Là on peut dire qu’il « passe la seconde »Â : fusions, acquisitions, holdings, prise de contrôle habile de sociétés via des montages financiers subtiles et une stratégie d’acquisitions béton. C’était déjà un baron des affaires, mais là il rentre vraiment dans la cour des grands.

Faire passer Matra d’entreprise moyenne à leader national

La société rencontre un gros succès dans les satellites, les missiles et divers matériaux militaires électroniques.

Avec cet argent, il va diversifier l’activité de l’entreprise en achetant :

  • Europe 1
  • Hachette
  • Manurhin (dans  l’armement et les machine-outils)
  • Péritel
  • Solex

Et il va aussi sponsoriser l’équipe de football du Racing Club de Paris. C’est le début d’un empire.

Nationalisation de l’entreprise.

Primo, il a si bien développé son entreprise et l’a rendue si stratégique pour la France qu’elle est nationalisée (nationalisée ça veut dire que l’état rachète cette entreprise parce qu’elle est stratégique pour lui. En l’occurrence l’état français prendra le contrôle de Matra en 1982 en achetant la majorité des parts, soit 51 %).

Bon soyons clair, c’est aussi très politique : 1981 c’est l’année durant laquelle F. Mitterrand arrive à la présidence de la république. Il est socialiste et le programme socialiste de l’époque c’est « que cesse l’exploitation de l’homme par l’homme » et y arriver veut dire que l’état doit contrôler « les structures économiques qui ont fait du grand capital le maître absolu de notre société. », donc contrôler les grandes entreprises.

Cependant Matra n’était pas au programme des nationalisations initialement. C’est juste après l’élection de François Mitterrand, lors de son discours programme * prononcé devant la nouvelle Assemblée nationale, que Pierre Mauroy qui vient juste d’être nommé premier ministre par Mitterrand, ajoute Matra à la liste des nationalisations prévues au programme des socialistes. C’est bien que Matra était devenue entre 1977 et 1981, sous la direction de Lagardère, une entreprise qui pèse très lourd !

* En droit constitutionnel français, une déclaration de politique générale (que nous avons appelé « discours programme ») est un acte par lequel le Premier ministre engage la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale ou bien demande une approbation au Sénat, en présentant son programme de gouvernement.

Secundo, en général quand un acheteur comme l’état met beaucoup (mais alors vraiment beaucoup) d’argent pour racheter une entreprise, il met à la tête le PDG qui lui convient. Après tout c’est normal, il a acheté la boîte, elle est à lui, ben il préfère en confier les gestion à la personne qui lui va bien, normal non ? Et bien Lagardère négocie très habilement avec l’état au moment du rachat, de sorte qu’il restera PDG !… Bien joué :)… Et vous n’avez encore rien vu !

Re-privatisation de Matra

Jacques Chirac devient premier ministre. Il Å“uvre avec Lagardère pour la privatisation de Matra (l’opération inverse de 1981, ben oui, c’est le parti d’en face qui prend le pouvoir durant la cohabitation, alors on fait tout l’inverse).

MBB est la société créée en 1980 qui regroupe les actifs (des « possessions » si vous préférez) de Matra dans le domaine des médias, créée en vue de la future nationalisation… oui ils devaient déjà anticiper que si la gauche gagnait les élections Matra serait nationalisée. Les actions de cette société sont répartis entre les principaux actionnaires de Matra.

En 1982 lors de la nationalisation l’état ne reprend pas MBB, comme prévu (peut-être pour ne pas mélanger politique et médias – liberté et indépendance de la presse quoi).

MBB « achète » petit à petit plein d’actions de la société Marlis (jusqu’à 42,1 %) dont elle prend le contrôle (grâce à ses actions et à l’appui d’autres actionnaires). N.B. : si vous ne savez pas ce que c’est qu’une action, nous vous avons mis un lien – acheter plein d’actions ça se dit aussi « monter au capital ».

Or la société Marlis contrôle le groupe Hachette (vous savez, la maison d’édition !).

Une ascension fulgurante

Fin 1986, Lagardère crée une société qui s’appelle Arjil S.A. avec des partenaires financiers.

En 1987 la banque Arjil est créée et contrôlée par Arjil S.A.

Arjil S.A. achète plein d’actions de la société MBB jusqu’à en prendre le contrôle majoritaire.

De plus MBB est cotée en Bourse (c’est à dire dont les actions peuvent assez librement être achetées ou vendues). La bourse permet à la société de vendre ses actions sur le marché, contre de l’argent, et donc de récupérer de l’argent (on appelle ça lever des fonds sur le marché boursier). C’est ce que fait MBB !

En 1988 quand Matra est finalement re-privatisée, MBB ce servira de tout ce cash levé sur le marché pour entrer en force dans Matra dont elle obtiendra 6 % du capital et le droit d’acheter progressivement plus d’actions. Avec ce petit 6 % (qui est déjà énorme en fait) il devient même actionnaire de référence de Matra, c’est à dire que quasiment aucune décision ne se prend sans son accord… Il a alors de nouveau pas mal de pouvoir dans Matra, le boss est de retours.

***** PAUSE : Ok on récapitule : Mr. Lagardère est propriétaire à titre personnel d’environ 10 à 13 % des actions de MBB. MBB est propriétaire de 6 % de Matra **** Ok on repart sur une bonne base là, je vous sentait un peu embrouillés.

Une erreur monumentale

La chaîne de télévision « La Cinq » reprise par le groupe Hachette en 1990 est un fiasco financier qui engloutit tous les fonds propres d’Hachette pour une facture de 6 à 7 milliards (ok à l’époque on est encore en Francs mais quand même). La chaîne doit fermer à peine 2 ans plus tard. Pour ré-équilibrer les comptes il entame un grand chantier (qui passera par contre par le dépeçage d’Hachette et sa fusion avec Matra).

Rattrapage de justesse en haute voltige

Fin 1992 MBB, qui est petit à petit devenue propriétaire de 25 %  du capital de Matra, est renommée Lagardère Groupe et il absorbe Arjil (et la banque Arjil avec). Certains groupes propriétaires directs ou indirects de participations dans Matra et Marlis cèdent leurs participations à Lagardère Groupe.

Matra (dont il a racheté des participations) et Hachette (qu’il contrôle déjà et qui lui a vendu ses participations dans Marlis) fusionnent pour former le groupe Matra-Hachette.

Ensuite Lagadère Groupe change de structure et de statuts pour passer d’une S.A. (société anonyme) à une SCA (société en commandite par actions – qui permet de sécuriser le contrôle de l’entreprise et d’éviter les OPA). Dans son cas la SCA lui permet surtout de conserver la gestion de la boîte avec seulement 10 à 13 % des parts du groupe.

Et HOP’ ! Voila Lagardère Groupe propriétaire de 37,6 % de Matra-Hachette ! Bien jouée…

Enfin en février-mars 1994, Lagardère Groupe lance un OPE d’actions de Matra-Hachette contre des bons de souscription d’actions Lagardère (ABSA) créés spécialement pour l’occasion. Ces bons sont en fait un droit d’acheter une action Lagardère, pendant un certain temps, à un prix déterminé à l’avance. Exemple : vous achetez pour 1 Euro le droit d’acheter un action Lagardère à seulement 20 Euros pendant 1 an. Si vous pensez que cette action vaudra 40 Euros dans 6 mois, vous faites potentiellement une bonne affaire. En effet si pendant l’année à un moment donné l’action vaut 40 Euros, vous pouvez l’acheter 20 Euros (vous avez déjà payé 1 Euro rappelez vous pour avoir ce droit) et la revendre tout de suite. Au total vous avez dépensé 21 Euros et gagné 40 Euros, juste en attendant 6 mois.

Bon et bien maintenant imaginez que vous soyez propriétaire d’actions du groupe Matra-Hachette, et que Lagardère vous dise : si vous me donnez vos actions, je ne vous donnerais pas de l’argent, mais le droit d’acheter des actions Lagardère à un très bon prix, pendant 1 an ! Que feriez vous ? Réponse de ce qu’il s’est passé quand Lagardère a vraiment proposé ça.

L’opération à été un tel succès, que Lagardère est devenu propriétaire de 93,3 % du groupe Matra-Hachette. Alors ? C’est kiiiiiiiiiiiiiiiii l’patroooooooooooooooonnn !!!

Voilà comment en 12 ans, le boss de Matra est devenu à la fois Boss ET propriétaire de Matra, avec une nationalisation au milieu. Pas mal non ? vous en conviendrez.

Un ennemi mortel

En 1992, pendant une vente d’avions militaires a Taïwan (la vente des Mirages de Taïwan), au côté des groupes Thomson (devenu le groupe Thales), Snecma et Dassault, il négocie mieux que les autres en doublant sa part dans le contrat au détriment des autres groupes. Alain Gomez président de Thomson lui vouera un haine tenace et essayera de lui faire payer cette défaite !

1996 : Méga fusion : L’Aerospatiale Matra fusione avec l’allemand DASA et l’espagnol CASA pour former EADS.

Une fin étrange et un bel héritage pour l’industrie française

Ce passionné de sport, qui aura comme héritier son fils unique Arnaud Lagardère, s’est éteint à Paris le 14 mars 2003, quelques jours après sa sortie de l’hopital pour une opération de la hanche.
C’est sa femme qui l’a retrouvé inanimé et dans le coma sur le sol de sa chambre, quelques jours d’hopital en réanimation ne le sauveront pas, il décède officiellement d’un cas rarissime d’encéphalomyélite aiguë auto-immune.

Je ne vous cacherais pas qu’avec la vie qu’il a menée, beaucoup de gens emmettent des doutes sur les causes de sa mort et certains spéculent sur la mafia russe qui aurait empoisonné son sang avec des méthodes habituellement utilisées par les services secrets. Le tout lié aux affaires politico-financières « Clearstream ».

Nous vous recommandons cet excellent article pour en savoir plus sur cette partie là du personnage, attention les sources à charge sont parfois douteuses, donc à prendre comme un roman (en tout cas pour le moment et sans preuves) ça reste très sympa à lire.

Jean-Luc Lagardère aura été un patron hors-pairs, en effet il utilisait beaucoup de notes manuscrites pour parler à ses collaborateurs, et nous nous souhaitons d’autres grands esprits à la tête de nos fleurons industriels, qui mine de rien participent beaucoup de notre réputation ET de notre niveau de vie – inégal – mais globalement confortable.

 

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